Une approche transformatrice du genre pour lutter contre les mutilations génitales féminines en Guinée
Avec 94,5 % des filles et des femmes touchées par la mutilation génitale féminine (MGF), la Guinée a le deuxième taux le plus élevé au monde après la Somalie (UNICEF 2023). L’approche ACT! s’attaque à ce défi difficile.
Cet article est également disponible en anglais.
L’approche ACT! et les trois éléments de base de la Politique féministe du développement
En amenant les femmes et les hommes à réfléchir en profondeur sur leurs rôles sociaux et leurs interactions respectives et sur les origines de ceux-ci, l’approche ACT! est conçue et structurée pour remettre en question les normes de genre bien ancrées. En promouvant l’égalité entre les hommes et les femmes, elle encourage les femmes à accéder aux ressources et à partager la responsabilité financière pour leur famille, elle les aide à réaliser leurs droits sexuels et reproductifs pour elles et pour leurs filles, et elle renforce la représentation des femmes autant dans la communauté qu’en tant que personnes ressources.
Dans la commune rurale de Samoé, préfecture de N’Zérékoré, un groupe de huit femmes mariées discutent du sujet vital de l’harmonie conjugale. Elles participent à un cycle de recherche-action de dialogues communautaires intitulé « Soumission de la femme, mutilations génitales féminines et épanouissement sexuel du couple : constats, analyses et perspectives pour moins de violences basées sur le genre en Guinée ». Après avoir approfondi des dialogues sur « Sexe et genre » et « Comment nous sommes socialisés », les participantes se sentent à l’aise pour porter un regard critique sur leurs expériences de vie conjugale et partager leurs sentiments sur la manière dont les relations avec leurs maris pourraient être améliorées : « J’aimerais que mon mari se lave avant de venir au lit. » « Quand mon mari n’aime pas ma cuisine, il me crie dessus, et parfois même il me frappe – ce n’est pas juste ! » « Mon mari dit qu’ ‘emmener notre fille à la rivière’ [c’est-à-dire, l’exciser] est une affaire de femmes, et il ne veut pas s’en mêler ! »
En Guinée, pays de l’Afrique de l’Ouest, la pratique traditionnelle de modification des organes génitaux féminins n’a guère diminué au cours des 30 dernières années – passant de 99 % (EDS 1999) à 94,5 % des filles et femmes âgées de 15 à 49 ans (les chiffres, sauf indication contraire, proviennent de la plus récente Enquête Démographique et de Santé de 2018). Malgré les efforts intensifs des ONG, des partenaires au développement et des législateurs, cette pratique, communément appelée « excision », se poursuit presque sans relâche. Même les familles ayant émigré vers d’autres pays renvoient leurs filles en Guinée pendant les vacances scolaires pour subir cette opération. Considérée comme une condition préalable au mariage et une question d’honneur familial, la MGF est une institution sociale solidement ancrée, censée promouvoir la chasteté des filles avant le mariage et leur fidélité par la suite. Avec d’autres pratiques persistantes telles que le mariage des enfants, les mariages arrangés, la polygamie, la violence conjugale, le viol impuni, les tests de virginité et la reconstruction chirurgicale de l’hymen, les MGF sont une manifestation de la position subordonnée des femmes et des filles dans l’ordre social guinéen dominé par les hommes.
MGF en Guinée : une histoire sans fin ?
Depuis 1965, le système juridique guinéen interdit les MGF, introduisant périodiquement de nouvelles lois pour punir les familles et ceux qui pratiquent cette opération. Ces efforts se sont accompagnés de campagnes d’information massives sur les conséquences néfastes de cette pratique – mais avec peu d’impact.
Depuis son indépendance en 1958, la Guinée a connu de longues périodes d’instabilité sociale et politique, qui ont mis à rude épreuve les infrastructures et l’organisation des services du pays. Dans de telles situations, les communautés et les individus ont tendance à s’accrocher d’autant plus fortement à la religion et à la tradition en tant que sources de structure et de stabilité. Malgré la multiplication des lois contre les MGF, en réalité très peu de familles ou de personnes ayant pratiqué l’opération ont été accusées ou punies d’amendes ou d’emprisonnement. Dans une situation où les MGF sont presque universelles, il est très difficile pour la police, les procureurs ou les supérieurs hiérarchiques de sanctionner une personne pour avoir commis ce dont eux-mêmes sont « coupables ».
Bien que les gouvernements qui se sont succédés en Guinée se soient positionnés contre les MGF, leurs voix ont été largement étouffées par les multiples institutions communautaires – mariage traditionnel, religion, structures claniques – qui maintiennent les filles et les femmes dans une position de dépendance au nom de la stabilité sociale. Des dirigeants communautaires respectés, dont de nombreuses autorités religieuses, sont favorables aux MGF, tandis que les exciseuses traditionnelles – et de plus en plus le personnel de santé – ont des intérêts économiques à poursuivre cette pratique. En 2018, 35 % des opérations sur les filles de moins de 14 ans avaient été réalisées par une professionnelle de la santé.
Une nouvelle approche pour lutter contre les MGF ?
Pourtant, les participants au programme de recherche-action – une approche transformatrice de genre développée en collaboration avec des membres de la communauté – font entendre une note nouvelle et différente. En réfléchissant à leurs expériences, les participants – hommes et femmes, mariés et célibataires – partagent certains des moments « euréka ! » qui les ont amenés à voir les relations entre hommes et femmes sous un jour très différent – et à modifier certains comportements jusqu’ici incontestés, notamment du côté des hommes :
Voix de femmes :
- « J’ai appris que mon corps est à moi et que j’ai le droit de décider librement de mon propre corps. »
- « Je suis désormais consciente des dangers de l’excision et je ne ferai pas exciser mes filles. »
- « J’ai demandé à mon mari de la compréhension et du respect entre lui et moi. »
Voix d’hommes :
- « La vie d’une femme ne devrait pas être pire, simplement parce qu’elle est du sexe féminin. »
- « Je demande désormais le consentement de ma femme avant d’avoir des relations sexuelles. »
- « Je ne frappe plus ni ne crie après ma femme si elle ne veut pas avoir de relations sexuelles. »
- « J’ai appris que les organes prélevés lors de l’excision jouent un rôle dans la satisfaction sexuelle. »
Des propos aussi inattendus donnent l’impression que ces hommes voient les femmes d’un regard neuf et pourraient être prêts à renoncer à certains de leurs privilèges masculins en faveur d’un rapport plus équitable avec leurs partenaires féminines.

L’approche communautaire qui a permis de telles transformations individuelles s’appelle ACT! (Approche Communautaire Transformatrice du genre). Elle est introduite depuis 2022 par l’ONG guinéenne AFASCO, l’ONG belge GAMS et le cabinet de conseil international Health Focus GmbH sous la forme d’une Recherche-Action dans les préfectures de Mamou et de N’Zérékoré avec l’appui du Programme de Santé Reproductive et Familiale (PSRF) mis en œuvre par la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit GmbH (GIZ) pour le compte du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ). ACT! s’inspire du concept transformateur de genre de l’UNICEF, de l’UNFPA et d’ONU Femmes 2020 et du Dialogue des Générations soutenu par la GIZ, qui a lui-même été développé et mis en œuvre en Guinée 20 ans plus tôt en collaboration avec l’organisation prédécesseur de l’AFASCO.
« Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ? »
C’est avec cette question profonde que les participants aux dialogues ACT! se lancent dans leur voyage de découverte. Pour réduire la timidité, les échanges se déroulent dans la langue locale et en groupes de huit personnes, homogènes pour l’âge, le sexe et la situation conjugale – y compris les facilitateurs. Au cours de sept rencontres d’une demi-journée, réparties sur une période de cinq mois, les participants de chaque groupe analysent leurs propres croyances, habitudes, attitudes et conditionnements sociaux, découvrant ainsi la nature arbitraire de nombreuses suppositions qu’ils ont tenues pour acquis.
Nous voulions aller à la racine du problème : les inégalités entre les sexes, la façon dont nous sommes socialisés ; que ce soit au sud ou au nord, nous sommes dans une société très patriarcale.
Dr Fabienne Richard, Directrice du GAMS
Le Guide de mise en œuvre ACT! fournit des instructions claires et détaillées qui permettent aux facilitateurs – même les moins expérimentés – d’aborder chaque sujet, y compris des jeux et des exercices qui amènent les participants à partager et à confronter leurs perceptions. Adaptées avec les apports des membres de la communauté, les sept séances sont présentées dans une séquence stimulante pour les participants, chaque nouvelle séance étant basée sur les découvertes faites lors de la rencontre précédente.
À moitié « éducation sexuelle pour adultes » et à moitié réflexion et introspection par rapport aux droits humains, le programme amène chaque individu à redécouvrir sa propre nature et comment il interagit avec les autres – en particulier avec les personnes du sexe opposé. Au cours des deux semaines entre les sessions, chaque participant ou participante doit rassembler cinq membres de la communauté de son propre sexe et état civil et partager avec ceux-ci ce qu’il ou elle vient d’apprendre. Enseigner aux autres renforce la maîtrise des concepts par les participants et, de cette manière, les apprentissages des 32 participants sont progressivement diffusés au sein de la communauté, atteignant plus de 150 de leurs voisins.

Après la septième séance, les participants des quatre focus groupes homogènes (hommes mariés, femmes mariées, jeunes hommes célibataires et jeunes femmes célibataires) se réunissent enfin lors d’une réunion d’une journée pour échanger leurs expériences. Ils partagent leurs impressions et idées et négocient les recommandations qu’ils souhaitent proposer à leurs communautés et décideurs.
Lors d’une réunion publique, les participants, utilisant leur langue locale, partagent leurs découvertes et présentent résolument leurs recommandations, par exemple : soutenir une école de filles, protéger les filles non excisées du dénigrement, des abus et de l’opération elle-même, ou partager l’information sur la loi contre les MGF avec les communautés voisines. Les participants au dialogue sont devenus des personnes ressources dans la communauté et leur sincérité convainc les décideurs et partenaires locaux, régionaux et même nationaux qu’une approche efficace a enfin été trouvée, susceptible de changer les mentalités sur l’épineux sujet des MGF.
L’approche ACT! aborde les MGF comme une forme de violence basée sur le genre
En harmonie avec la Plateforme officielle du gouvernement pour la Coordination nationale de la lutte contre les MGF, l’approche ACT! est l’une des premières à traiter spécifiquement l’abandon des MGF dans le cadre d’un ensemble de mesures de santé reproductive visant à réduire la violence basée sur le genre (VBG).
La plus grande acceptabilité sociale de la « dilution » des MGF dans le cadre plus large de la VBG a été confirmée par l’expérience de l’AFASCO dans le village de Samoé, en Guinée forestière. Lorsque, des années auparavant, pour un autre programme l’ONG avait approché le village avec une proposition de travailler avec eux spécifiquement sur les MGF, ils se sont heurtés à un refus catégorique, mais avec ACT! la même communauté était ouverte à l’idée de travailler ensemble pour mieux comprendre les problèmes liés à la santé reproductive. D’autant plus que la recherche-action ACT! se concentre entre autres sur « l’épanouissement sexuel du couple » et que les hommes devaient y participer au même titre que les femmes.
Dans une société patriarcale comme celle des différents groupes ethniques de Guinée, les hommes sont les décideurs ultimes de la famille et de la communauté. Aucune réforme sociale en profondeur ne peut réussir sans leur coopération. Étant donné que les MGF sont principalement organisées et pratiquées par les femmes, les hommes ont tendance à se démarquer de cette pratique en la considérant comme une « affaire de femmes », même s’ils en sont officiellement les bénéficiaires, en obtenant une épouse « pure et fidèle ».
Amener les hommes – et les femmes – à voir les choses sous un jour différent est un processus complexe de déconstruction des stéréotypes qui sont au cœur de l’inégalité entre les sexes et de la VBG. Un exemple est la « dot » : si vous « achetez » votre femme, elle devient votre possession, vous pouvez en faire ce que vous voulez, y compris la frapper si elle vous déplaît. Une autre est la « vérification » humiliante – et très stressante – de la virginité de la mariée pendant la nuit de noces.
L’utilisation de la langue locale (plutôt qu’une « langue scolaire » comme le français) et le fait d’être dans un groupe homogène de pairs éliminent les barrières de la honte et de la mauvaise compréhension, pour favoriser une découverte de soi honnête sur des sujets souvent considérés comme tabous et des apprentissages transformateurs de genre qui viennent chercher chaque participant(e).
Là où d’autres approches se concentrent uniquement sur les MGF – un sujet qui met les gens mal à l’aise et dont ils ont déjà tant entendu parler – le guide pédagogique de l’approche ACT! aborde efficacement plusieurs thèmes essentiels et passionnants, et montre à quel point ceux-ci sont tous liés : le sexe, le genre, devenir adulte, les MGF et leurs conséquences, le planning familial, la gestion des émotions….
M. Fara Djiba Kamano, Directeur Exécutif, AFASCO
Un aperçu de l’approche ACT! est disponible ici.
Une perspective d’avenir pour ACT! ?

L’approche ACT! a été développée sur la base d’une revue critique des stratégies passées et présentes contre les MGF appliquées en Guinée et ailleurs.
Après avoir piloté un premier cycle ACT! dans la préfecture de Mamou, où la prévalence des MGF s’élève à 95,2%, l’équipe a déménagé à N’Zérékoré, qui a la prévalence la plus faible du pays avec 84%. Ici, ils ont trouvé une plus grande ouverture de la part de la population et des dirigeants communautaires pour réexaminer leurs façons d’être existantes.
Pour désamorcer l’opposition potentielle des « gardiens de la tradition » tels que les chefs coutumiers et les exciseuses, l’équipe a pris soin d’inclure parmi les participants des représentants de ces groupes, tous composés de membres influents de la communauté sélectionnés avec les autorités locales.
Lorsque les résultats de la réflexion du groupe ont été présentés aux autorités régionales et nationales et aux partenaires au développement, ces décideurs ont unanimement applaudi l’initiative et recommandé l’adoption et la mise à échelle de la démarche.
Je suis enchantée par cette démarche de recherche-action ! Ce ne sont pas les scientifiques venant de l’extérieur et ‘ faisant quelque chose pour la communauté ‘, mais les membres de la communauté eux-mêmes, qui connaissent le mieux leurs propres problèmes. Ils ont eux-mêmes effectué la recherche et l’analyse et proposé leurs propres solutions très pratiques.
Mme Fatoumata Barry, Assistante pour l’implication des jeunes et la campagne « Equité pour les filles », Plan Guinée
Aussi efficace que cela puisse paraître pour changer les perceptions individuelles, ACT! n’est pas une approche autonome. Les nombreuses couches qui composent une société humaine doivent fonctionner ensemble pour déconstruire les inégalités fondées sur le sexe qui conditionnent la violence basée sur le genre, dont les MGF. L’équipe ACT! espère que le gouvernement et les partenaires au développement seront prêts à investir dans la mise à échelle et un suivi durable de l’approche afin d’obtenir un large impact pour la réduction de la violence basée sur le genre en Guinée, y compris les MGF.
Dr Mary White-Kaba
Mars 2024